Avez-vous déjà pris le temps de prendre un tabouret, de vous placer derrière votre cheval et d’observer la symétrie de ses épaules ? Si oui, c’est parfait, car c’est un geste à refaire régulièrement. Si vous ne l’avez jamais fait, hop hop, c’est le moment de vous y mettre ! J’espère que cet article vous convaincra de l’utilité de cette petite observation toute simple.

Ce que vous voyez sur les photos, ce sont les deux épaules d’un même cheval. L’épaule droite et l’épaule gauche. Ce cheval, je le connais depuis 2020 environ. Il a toujours eu une petite dissymétrie de l’épaule, mais comme il avait un « syndrome high low » à cause d’arthrose cervicale, je me disais que c’était lié à ses pieds. Bien sûr, le maréchal travaille l’équilibre de ses pieds, mais il a aussi pas mal de pathologies et, si vous avez lu l’article correspondant, vous savez qu’un syndrome high low ne vient pas des pieds à la base.
Ce cheval a notamment de l’arthrose dans les cervicales basses. Dès qu’il y a de l’inflammation, il compense, et cela se voit dans sa posture et dans ses pieds. Mais en octobre 2025, quand je l’ai revu après six mois sans le suivre, j’ai été choquée. Ses épaules étaient vraiment très, très dissymétriques. Sa propriétaire m’a expliqué que, dernièrement, ça n’allait pas du tout. Il avait eu un check-up vétérinaire complet deux mois avant, avec soins. Mais quelque chose me perturbait énormément.
A quoi peut être liée une dissymétrie des épaules chez le cheval ?
Une dissymétrie peut provenir d’un déséquilibre musculaire, par exemple si vous travaillez davantage un côté que l’autre. Le simple fait de monter systématiquement du même côté crée déjà une dissymétrie. Elle peut aussi être liée à un déséquilibre des pieds, à de l’arthrose cervicale, à un syndrome podotrochléaire (anciennement appelé naviculaire), ou encore à de nombreuses autres causes. Mais aucune des causes que je connaissent me disaient que c’était la bonne raison pour ce cheval.
La palpation de la zone scapulaire
Quand je palpais l’omoplate droite, j’étais incapable de comprendre quel tissu je touchais. Ça ressemblait à du muscle fibrosé, mais au fond de moi, je savais que ce n’était pas du muscle. Certaines zones étaient dures comme de l’os, mais l’omoplate ne peut clairement pas être aussi haute. J’étais très perturbée. J’ai appelé une amie ostéopathe pour lui demander son avis. Elle est restée comme moi : incapable de trouver une explication.
Cette épaule m’est restée en tête. Et pendant que je préparais une vidéo pour la série posture et locomotion, je suis tombée sur une étude de 2024. Et là… tout est devenu clair. Je vous garde un peu le suspense. Regardez d’abord les photos publiées dans cette étude. C’est exactement la même chose.

Alors selon vous, quel est le problème ? Un indice : le fautif est un muscle. Mais lequel ?
Le coupable : le dentelé thoracique
Ce muscle, j’en parle pourtant tout le temps ! C’est un des muscles posturaux principaux. Il permet entre autres de suspendre les cervicales et les premières côtes entre les omoplates. Vous avez peut-être déjà entendu que les pectoraux jouent ce rôle, mais ils ne sont pas seuls. Les pectoraux sont la base de soutien, les dentelés sont la base de suspension.
Le dentelé ventral se divise en deux parties :
– la partie cervicale, qui prend son origine entre C3-C4 et C7, et s’attache à l’intérieur de l’omoplate ;
– la partie thoracique, qui prend son origine entre la 3e et la 8e côte, et s’insère aussi en interne sur l’omoplate, où elle rejoint la partie cervicale.
Ce muscle est très important parce qu’il influence directement la posture du cheval. Il peut aussi être responsable du fameux « coup de hache ». C’est un des muscles les plus profonds du corps, et je n’avais jamais imaginé qu’il puisse se blesser. Pourtant, c’est exactement ce que l’étude m’a appris.
Théorie et pratique
Sur la photo de l’étude, vous voyez trois chevaux. Le gris à droite, qui présente exactement la même épaule que mon cheval « patient », a une lésion du dentelé thoracique. Les chercheurs ont montré que, lors d’une lésion du dentelé, un œdème se forme dans le muscle. Et cet œdème peut déplacer l’omoplate vers le haut. Oui, vous avez bien lu.

Donc je ne comprenais pas ce que je sentais sous mes doigts, parce que je sentais l’omoplate qui n’était pas à sa place… Du coup les muscles qui s’y rattachent n’y étaient pas non plus et étaient soumis à un gros stress physique. Je sentais aussi des zones d’œdème ! Je sentais donc du très dure (l’os et le cartilage de l’omoplate), du moins dure (les muscles en souffrance car ils étaient tirés vers le haut) et du mou (les œdèmes). Mon mystère était résolu.

Lors de lésions de la partie cervicale du dentelé, les images de gauche de l’étude montrent que le cheval peut avoir des œdèmes en avant de l’omoplate, voire au poitrail ou au niveau du passage de sangle. Et là je me suis dit : purée ! Le nombre de chevaux qui présentent de petits œdèmes au passage de sangle, et on se dit que c’est la sangle, ou qu’il a dû se toucher, ou que ce n’est pas grand-chose… alors qu’en réalité, ça peut être une vraie lésion musculaire.
D’autant plus que certains chevaux de l’étude venaient de terminer une course d’endurance de 160 km et ne montraient pas forcément de boiterie importante. Juste une petite irrégularité. Croyez-moi : après avoir lu cette étude, je ne regarderai plus jamais les chevaux de la même manière. C’est pour ça que j’adore lire la recherche scientifique. Ça me permet d’évoluer énormément dans mon travail.
Pourquoi des lésions du dentelé ?
Les déchirures musculaires chez le sportif apparaissent presque uniquement durant les contractions excentriques. Ce type de contraction correspond à une situation où le muscle se contracte activement tout en s’allongeant sous l’effet d’une charge. Ce mécanisme est très efficace pour absorber les chocs.
Chez l’athlète humain, on connaît bien le rôle de la contraction excentrique dans l’apparition de blessures musculaires lors d’activités très intenses et prolongées. Les fibres musculaires se lésent lorsque les forces appliquées dépassent la capacité du muscle. De plus, plus le nombre de contractions excentriques augmente pendant l’effort, plus la gravité des dommages musculaires s’intensifie.
Chez le cheval, la contraction excentrique des muscles dentelés joue un rôle essentiel pour empêcher l’affaissement ventral du thorax au début de la phase d’appui. C’est-à-dire, pour éviter que le garrot et les côtes s’écrasent entre les antérieurs. Cela devient particulièrement important au galop lors de la phase d’appui sur un seul antérieur. Ou encore à l’obstacle lorsque le cheval réceptionne. Ou en descente lors d’une balade.
En résumé : comme n’importe quel muscle, si le dentelé n’est pas assez fort, il peut se léser. Au début de cet article, je vous ai dit que je parlais tout le temps de ce muscle. Savez-vous pourquoi ? Parce qu’il est faible chez 90 % des chevaux que je rencontre.
Bien souvent, on ne prend pas assez le temps de faire des exercices ciblés pour travailler les muscles posturaux. Parce qu’un cheval tourne en longe, porte la selle, ou semble ok pour porter son cavalier, on pense que ça suffit. Mais non. Le corps est bien fait : si les muscles posturaux ne sont pas assez forts, les muscles dits « de travail » compensent. Et alors arrivent dorsalgies, conflits de processus épineux, garrot écrasé, ou blessures musculaires.
Petite anecdote

J’ai découvert l’importance de ce muscle pendant mes études en Angleterre. Je travaillais chez une cavalière internationale de dressage qui faisait venir un physio toutes les six semaines. Une jument de l’écurie avait du mal à piaffer. Le physio nous dit : elle n’a pas de muscles posturaux, c’est normal. Pourtant, quand on la regardait, elle était hyper bien musclée. Elle avait des sensibilités dorsales récurrentes, mais sinon elle avait un corps PARFAIT. Fesses rondes, abdos, tout ce que vous voulez.
À l’époque, j’étais en charge du suivi physio entre ses passages. Je l’ai donc écouté et j’ai appliqué les exercices recommandés, et… transformation totale. Le piaffe est devenu facile, les changements de pied notés 6 ou 7 sont devenus des beaux 8. C’est ce jour-là que j’ai compris l’importance de ces muscles invisibles. Et surtout l’importance de la posture. Avoir des fesses rondes et un corps de rêve ne servent en réalité à rien si en-dessous rien ne va. C’est un peu comme mettre du vernis sur un ongle cassé. Ça cache le problème mais ça ne le solutionne pas. Ou mettre de la graisse sur des sabots abimés…
Tester et renforcer les muscles posturaux
La bonne nouvelle : c’est très facile de tester les muscles posturaux et de les renforcer. Cet article se concentre sur le dentelé, donc je resterai sur lui, mais pour le reste je vous renvoie à la série de vidéos posture et locomotion. Pour tester les muscles posturaux de l’avant main :
- Positionnez le cheval à l’arrêt.
- Prenez-lui un antérieur comme si vous vouliez le curer
- Mettez votre épaule contre la sienne
- Poussez, le plus fort possible (sans faire tomber le cheval)
- Tenez au moins 5 secondes
- Gardez le pied dans votre main mais relâcher d’un coup la pression de l’épaule
Comment a réagi votre cheval ? A-t-il été très déséquilibré ? A-t-il levé un postérieur ou même manqué de tomber ? Si oui, alors il manque de muscles posturaux, et il va falloir lui renforcer.
Que faire si vous suspectez quelque chose ?
L’examen utilisé dans l’étude était une échographie. N’importe quel vétérinaire équipé peut le faire, mais ce n’est clairement pas une pathologie courante, donc tous ne seront pas formés pour interpréter cette zone. Il faut en parler à votre vétérinaire directement.
Dans l’étude, les chevaux n’ont pas reçu de traitements médicaux, sauf quelques-uns qui ont reçu des anti-inflammatoires les dix premiers jours. Ils ont simplement suivi un protocole de remise en route que voici :
– 2 à 4 semaines de box + 10 à 20 minutes de marche en main
– puis 2 à 4 semaines de box + 10 à 30 minutes de marche monté
– puis augmentation progressive du travail à pied, seulement si aucun signe clinique pendant au moins 10 jours n’apparaissaient.
Tous les chevaux ont repris le travail complet au bout de 3 à 5 mois. Et en moyenne, au bout de 4 semaines, tous les œdèmes avaient disparu et les épaules étaient redevenues symétriques.
L’histoire de mon cheval en suivi
Quand j’ai vu la dissymétrie de ses épaules et toutes les compensations posturales qui se mettaient en place, je me suis dit qu’il fallait agir. Je ne savais pas encore que le dentelé pouvait être en cause. Il sortait d’une visite vétérinaire complète avec radios, échos et soins. Le vétérinaire avait donné son accord pour reprendre le travail normal. Donc pour moi, il pouvait travailler. Mais pas de travail « normal » dans cet état.
J’ai formulé un protocole personnalisé de rééducation.
– une séance montée par semaine, en mode stretching
– une séance « normale », car la DP de ce cheval avait un dernier concours de dressage pour clôturer sa saison, je me suis donc adaptée.
– une séance de longe avec exercices spécifiques
– et tous les jours : exercices de rééducation à pied + exercices posturaux
– plus sortie au paddock tous les jours
Il y a eu des hauts et des bas, donc nous avons adapté le protocole. Chaque semaine, j’avais photos, vidéos, retours.
Voici son épaule six semaines plus tard : incroyable, non ?

La septième semaine, il a repris le travail normal et sa propriétaire le trouve fabuleux. Ça faisait longtemps qu’elle ne l’avait pas eu aussi bien. Et cerise sur le gâteau : ce cheval a du shivering. Avant le protocole, dès qu’il faisait un demi-tour en main, il déclenchait une crise. Dès la troisième semaine, plus rien. Comme quoi, travailler les muscles profond, ça joue un énorme rôle dans le confort de votre cheval.
Bien sûr, à l’heure où j’écris cet article, il a 18 ans, un long passé compliqué, beaucoup de problèmes. Il ne sera jamais parfait, et rien n’est gagné. Les exercices continueront. Chaque semaine, sa propriétaire fera les tests pour surveiller sa musculature posturale. Mais comme toujours : le mouvement, c’est la vie.
Et le protocole, alors ?
Je vous vois venir : je ne vous le donnerai pas. Un protocole doit être personnalisé. Dans ce cas-ci, je connais ce cheval depuis des années. Je connais toutes ses pathologies et chacune de ses réactions en séance. Donc si je vous donne son protocole pour un cheval qui ne compense pas de la même manière, je pourrais faire plus de mal que de bien.
Mais rassurez-vous, je ne vous laisse pas seuls. C’est exactement pour cela que la formation posture et locomotion existe. Elle vous apprend à comprendre les forces, les faiblesses, les compensations, et à mettre en place votre propre protocole, adapté à votre cheval.
Le seul exercice que je vous donne aujourd’hui, c’est celui de la vidéo ci-dessous. Il est très utile pour travailler l’équilibre et renforcer les dentelés en douceur.
Étude
Puccetti, M., Pilati, N., Beccati, F., & Denoix, J.-M. (2024). Return to sport activity following ultrasonographic diagnosis and conservative management of spontaneous injuries of the serratus cervicis ventralis and serratus thoracis ventralis muscles in 11 endurance horses.







